La caverne de Frida Kahlo – Une lettre étonnante de Trotsky

vendredi 13 juillet 2007
par  Luc Douillard
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Peut-être que le vrai mythe de la caverne, ce serait celui-ci : La caverne oubliée de tous mais soudain à nouveau pénétrée, la caverne ou bien la cave, la tombe, le sous-terrain, le réduit, l’oubliette, le passage à double-fond. Lorsque cette entrée « cryptée » est redécouverte, d’aventures, c’est alors une épiphanie d’une mémoire incroyablement intacte, comme chez la « Belle au bois dormant », une mémoire vive exhumée enfin, sans le détour par les scribes, sans le filtre des professionnels de l’interprétation et de l’embaumement.

On le voit dans Fellini-Roma avec la scène saisissante de fresques antiques retrouvées intactes lors du percement du métro, ou encore lors des fouilles de Troie ou de l’épave du Titanic. On le retrouve encore avec la légende des sept Saints d’Ephèse, emmurés vivants pendant des siècles, vénérés à la fois dans la chrétienté et dans l’islam. On le repère, ce mythe, dans toutes ces histoires fabuleuses de manuscrits retrouvés, que ce soit à Sarragosse, à Nantes, à Qumran, dans les caves du Vatican ou celles de la Stasi. Oh cette poussière accumulée par les siècles, cette vague odeur de moisi qui annonce la plus fraîche, la plus authentique et la plus vive des subversions !

C’est dire l’intérêt public qui entoure l’ouverture de l’exposition « Les trésors de la maison bleue », ce 7 juillet à Mexico, qui montre les archives de Frida Kahlo et Diego Rivera, ce couple célèbre d’artistes mexicains. Les deux pièces scellées vers 1957 dans leur appartement, confiées à une amie fidèle, n’ont été rouvertes pieusement que le 8 décembre 2004. Des dizaines de caisses intactes : archives, photos, lettres, dessins, esquisses, robes, corsets… De quoi relancer la Fridamania.

Parmi les nombreux articles de presses parus sur cette affaire, celui de Babette Stern sortis vendredi dernier dans « Libération » (6 juillet) indique qu’un des « joyaux exhumés, qui n’est pas montré au public, est cette lettre que Léon Trotski adresse à Diego Rivera le 12 juin 1937. »

Le leader russe réfugié au Mexique, et ami du couple d’artistes, veut apparemment se démarquer d’une campagne de sabotage et de boycott lancée par la Ligue (mexicaine) communiste internationale, d’obédience (ou au moins de réputation) trotskyste.

Ce Léon Trotsky de 1937 est très en colère : « Mais certaines déclarations de la Ligue qui affirme sa solidarité avec le « trotskisme » m’obligent à mettre les choses au point. Que signifie ‘’Action directe ! Contre la vie chère, grèves, sabotage et boycott, contre les exploiteurs du peuple !’’ Pour la première fois dans ma vie, j’entends que le sabotage est un moyen de lutte ouvrière. Le sabotage de la production ou des transports ne signifie pas la baisse des prix mais leur hausse. Les falsificateurs stalinistes accusent les trotskistes de sabotage. Nous réfutons cette accusation avec indignation. […] Je me réserve le droit de dénoncer totalement et radicalement cette politique légère et criminelle. […] Je suis sûr que vous serez de mon avis. » [Les deux coupures entre crochets sont de Libération.]

Difficile d’interpréter ce fragment tronqué et détaché de son contexte, qui se rajoute aux Oeuvres complètes. D’avance, nous présentons nos excuses aux veufs, veuves et aux ayant-droit du trostkysme pour nos quatre étonnements successifs :

- Etonnement que Trotski puisse prétendre ignorer la méthode du sabotage qui était une constante du mouvement ouvrier d’avant 1914, qu’il a pourtant bien connu en exil. Les anarcho-syndicalistes ont même parfois théorisé le sabotage « positif » ( C’est-à-dire exiger de faire un travail de qualité, en désobéissant au patron ou à la hiérarchie qui veut dégrader la qualité de la production, ce qui est sans doute une des plus riches idées à exhumer aujourd’hui du syndicalisme anti-autoritaire d’avant 1914.) Peut-être que cette méconnaissance de Trotski à l’égard des anars (voir l’épisode du massacre de Cronstadt, qu’il a présidé) signe la proximité funeste des bolcheviks russes avec le formalisme étatique, vaguement schizophrène et prussien, de Kautsky, plutôt qu’avec d’autres traditions ouvrières plus créatives et rebelles.

- Etonnement que Trotski puisse prétendre ignorer l’arme du boycott, quelques temps après la marche du sel de Gandhi (un chef d’oeuvre de stratégie militaire, adapté à la société moderne de communication, qui peut dans certaines conditions précises, donner aux armes non-violentes la prééminence pour parvenir au but préconisé par le théoricien Clausewitz : « Le but de la guerre est de désarmer l’adversaire ».) Mais sans doute que Trotski, peut-être par esprit de caste ou par européocentrisme, croit comme la plupart des gens que Gandhi n’était qu’un leader nationaliste, alors que le lutteur indien semble avoir consacré l’essentiel de son énergie à créer et animer des syndicats de travailleurs pauvres. Mais on ne le sait que trop peu.)

- Etonnement, enfin, que Trotski puisse se plaindre qu’une campagne de boycott ou de sabotage puisse provoquer une « hausse des prix », puisque c’est précisément le but recherché, comme d’ailleurs dans la grève ouvrière : Provoquer une hausse du coût de revient qui puisse obliger le patron à céder ! Que les financiers et leurs journalistes s’en offusquent éternellement, nous somme habitués. Mais Trotski ? Faudrait-il donc sacraliser la baisse ou la « stabilité » des prix jusqu’à faire faire le travail mondial par des esclaves privés de tout recours démocratique, comme en Chine ?

- Etonnement, encore, que Trotski soit ainsi obsédé du quand-dira-t-on stalinien, et soucieux de la respectabilité d’un trotskisme selon les critères de Moscou. N’y avait-il pas, déjà alors, d’autres horizons à explorer, d’autres paradigmes à inventer ?
Que de vies gâchées, que de chimères poursuivies pour prétendre à la direction du mouvement communiste mondial, et ne parvenir qu’à instaurer 60 ans plus tard une couche bureaucratique supplémentaire dont la frêle épaisseur militante et désormais corrompue est désormais à elle-même son propre but !? La révolution, décidément, a bon dos.

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