La gueule de l’emploi

By Didier Cros
mardi 18 octobre 2011
popularité : 1%

Par Didier Arnaud

C’est un documentaire glaçant qui a été diffusé sur France 2 le 6 octobre 2011. On en sort incrédule, épuisé. Dix Petits Nègres passent la nuit avec On achève bien les chevaux. Ils accouchent de la Gueule de l’emploi. Le thème de l’histoire, relaté par le dossier de presse, tient en cette proposition. « Dix hommes et femmes, convoqués pour une session de recrutement collectif, vont devoir se distinguer les uns des autres pour décrocher un travail. »

Le cabinet de recrutement opère pour le groupe Gan. À l’issue de quarante-huit heures d’entretiens collectifs (le temps d’une garde à vue, tiens, tiens…), il sélectionne deux commerciaux, après les avoir soumis à une batterie de tests invraisemblables. « C’est de l’abattage, du tri sélectif », explique l’un d’eux. Un petit coup de dossier de presse, pour se faire une idée plus précise : « C’est le récit d’un processus réel d’élimination impitoyable, où des femmes et des hommes se battent en essayant à tout prix de préserver leur dignité pour sortir du chômage. »

Pour le processus en marche, il y a de vrais gens. Des jeunes sans expérience, des vieux roués, et aussi des personnages qui crèvent l’écran. Comme ce membre du « jury », mauvais comme la gale, qui marche les bras derrière le dos, distribue bons et mauvais points comme à des gamins à l’école, « infantilise » les candidats. Ceci : « Quand vous vous êtes levés ce matin, vous étiez dans quel état d’esprit ? » Cela : « Vous avez fait exprès de venir sans cravate ? » Et ça : « Qu’est ce que vous pensez de vous, après cette prestation ? » On attend la réponse (qui ne vient pas), on la lit dans les yeux du candidat : « Oui, je suis une grosse merde. »

La force de la démonstration tient dans la série d’exercices insensés qu’on fait réaliser aux cobayes filmés. Premier d’entre eux : « Vendre la candidature de son voisin. » Didier l’a mauvaise. Il est métis. Et « la vente d’êtres humains » (sic), ça lui rappelle quelque chose. Il sera le premier à quitter la salle. Les (ex) futurs commerciaux sont placés dans une situation impossible, où ils doivent se marcher sur les pieds (la gueule). Ils se sentent si mal qu’ils utilisent vite la métaphore guerrière. « On a un fusil, mais il est vide, on va chasser quoi ? » dit l’un d’eux (Les camarades présents, tiens !). « C’est les tranchées de Verdun », surenchérit l’autre. « Ça casse, ça vous détruit, cette sélection », lance un troisième. L’affaire est montée crescendo. Le pire se profile. Les candidats acceptent sans broncher les conditions de l’exercice. On leur confie un jeu de rôle au cours duquel ils sont chargés de vendre des trombones. Ils doivent ensuite se battre contre leurs concurrents, les mettre en position délicate. Manger, être mangé ? Et au passage, ils s’égratignent, se balancent leurs quatre vérités : « Gérard, il parle beaucoup, mais il faut voir ce qu’il vaut quand même, nargue Kevin. S’il était si bon, il serait pas là à chercher du travail. »

Petit à petit, l’écrémage se fait. Les recruteurs demandent à trois des candidats de sortir. Les autres pensent que c’est fini pour eux. Pas faux… Comme si cela ne suffisait pas, on leur demande ce qu’ils pensent de leur prestation. À votre avis, pourquoi ne vous a-t-on pas retenus ? Introspection ou perversion ? Là encore, ils se couchent. « On reste parce qu’on n’a pas le courage de partir », dit Gérard.

Vous avez aimé le garde-chiourme ? Vous adorerez la sélectionneuse. Elle s’appelle Caroline, débite des horreurs avec un grand sourire. Il y a des fois, on se demande si elle se rend compte… D’abord un « Vous avez la chance d’être avec nous » ; ou « Georges, il est un cran au-dessus pour que son intégration soit réussie », sous-entendu : ça n’ira pas, il risquerait de nous faire de l’ombre ; enfin, à ce candidat (finalement retenu) auquel elle balance : « Vous êtes conscient que vous nous donnez l’impression d’être lent à comprendre. » Et à ses corecruteurs : « Je trouve qu’il est résistant et il est malléable. » Le top. Retenu !

Cerise sur le gâteau : les valeureux lauréats apprennent qu’ils seront payés au Smic. Les recruteurs n’ont pas d’état d’âme : dans leur boulot, ce sera pire. Il faut bien les préparer. CQFD. Didier Cros — réalisateur de ce précieux documentaire à l’usage de ceux qui vont passer le casting — a été « étonné que tout le monde (candidats, jury, ndlr) soit libéré à ce point ». Mais nuance en expliquant qu’il avait vu d’autres cabinets de recrutement à l’œuvre, et qu’il y avait plus dur que celui-là, qui se trouvait plutôt dans une « honnête moyenne ». On respire. Maintenant, on aimerait bien les regarder en train de se voir.

(Article paru dans Libération)

(La vidéo de ce doc n’est hélas, actuellement plus disponible, officiellement pour les mêmes sempiternelles questions de droits d’auteur. Mais beaucoup plus probablement pour la tellement plus évidente, pertinente et réelle raison que cela en foutait un sacré coup à l’image faussement idyllique du groupe d’assurances GAN, placé ici par ce documentaire vérité dans une situation pratiquement aussi scabreuse que ne l’a été le suicideur France-Télécom.)


Commentaires

Agenda

<<

2018

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2930311234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293012
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois