La folie de l’après-bulle économique

mercredi 7 septembre 2011
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Comment des citoyens peuvent-ils être obligés de payer 15 millions d’euros pour un centre commercial en terre étrangère, et voir leurs services de santé menacés par des coupes budgétaires ? C’est pourtant la situation dans laquelle se trouve les Irlandais, dénonce l’auteur.

Par Fintan O’Toole


Cette crise n’a pas fait imploser l’État irlandais, elle l’a scindé en deux. Nous vivons aujourd’hui dans deux États parallèles, ayant chacun une langue et des valeurs propres. Le premier s’appelle Nama Land, [1] c’est un royaume aberrant peuplé de sujets possédant des ressources illimitées. À Nama Land, les sommes en jeu atteignent de tels niveaux qu’elles échappent littéralement à tout forme de compréhension. Prenons donc un exemple concret du fonctionnement de ce pays.

Commençons à Dumbarton, petite ville située dans l’ouest de l’Écosse, sur la rivière Clyde. Ceux qui en connaissent le nom l’auront probablement entendu à la fin d’une interminable liste de villes égrénée lors des résultats des matches de foot : Stenhousemuir, Brechin, Forfar, Dumbarton.
Cette ville possède un imposant centre commercial en béton datant des années 1960, actuellement occupé par des enseignes comme Peacock, New Look et Bonmarché. Pourquoi vous dis-je cela ? Parce que le centre commercial de Dumbarton nous a récemment coûté – à vous, moi et nos enfants – près de 15 millions d’euros.

Deux mondes parallèles

Voilà ce qui s’est passé. Une société britannique, Vico, a rénové et agrandi le centre commercial avant de le vendre à un investisseur privé pour 4,5 millions d’euros. Ledit investisseur l’a ensuite revendu à une société d’Irlande du Nord, Jermon, pour la somme faramineuse de 20 millions d’euros. Jermon a fait faillite et le mois dernier, un groupe d’investissement de Londres, La Salle, a racheté le centre commercial pour 5,5 millions d’euros.

Notez qu’à aucun moment au cours de ce processus, le centre commercial n’a appartenu à la République d’Irlande. Son titre de propriété est passé de l’Écosse à l’Irlande du Nord, puis à l’Angleterre. Seulement voilà, pour acheter le centre commercial, Jermon avait contracté des crédits auprès de l’Anglo Irish Bank, d’Allied Irish Banks (AIB) et de Bank of Ireland. Il est pourtant presque certain que cet argent provenait en réalité de banques allemandes, françaises ou britanniques. Pendant leur période de folie, les banques irlandaises étaient le moyen par lequel les investisseurs continentaux permettaient à un entrepreneur britannique de laisser libre cours à ses comportements compulsifs.

Reste que Nama Land a fait disparaître ces crédits des registres des banques et s’est débarrassé du centre commercial pour 5,5 millions d’euros, soit une perte de 14,5 millions. Que ce soit par le biais des versements directs effectués par Nama pour les crédits ou par les capitaux levés pour combler les déficits des banques, les contribuables irlandais ont déboursé près de 15 millions d’euros simplement pour se débarrasser d’un peu plus de 10 000 mètres carrés de surface commerciale dans une petite ville d’Écosse.
D’un côté, nous avons donc un État qui verse littéralement des millions d’euros à un groupe d’investissement anglais pour se débarrasser d’un centre commercial écossais – l’argent ne signifie rien, il ne fait que disparaître – , et de l’autre, un État – également appelé Irlande – dans lequel 15 millions d’euros représentent un sacré pactole.

Prenons un autre exemple concret. Un véritable désastre est actuellement en train de se produire dans l’autre Irlande. L’un des principaux hôpitaux du pays, Tallaght, est sur le point de devoir fermer son service d’urgences. La semaine dernière, les autorités sanitaires ont indiqué aux responsables de l’hôpital qu’ils avaient jusqu’à jeudi pour faire disparaître les lits de patients installés dans les couloirs des urgences. Le médecin légiste du comté de Dublin a qualifié l’hôpital "d’endroit très dangereux, surtout pour les patients". Près d’un demi million de citoyens sont sur le point de se voir privés d’un service social de base.

Il existe plusieurs raisons à cela mais il s’agit essentiellement d’un grave manque d’argent : l’hôpital n’a simplement pas les moyens de traiter tous les patients qui s’y présentent. Le budget de l’hôpital a subi des coupes répétées dans le cadre du soi-disant plan de rigueur. À combien se monte ce déficit ? 9,4 millions d’euros, soit 5 millions de moins que ce que nous venons juste de dépenser pour nous débarrasser du centre commercial de Dumbarton.

Austérité : un verbiage vide de sens

Lorsque vous vivez ainsi dans deux mondes parallèles, comme citoyen d’un État scindé, les mots perdent toute signification. Le mot "austérité" par exemple, fait partie d’un verbiage vide de sens. Dans un État, on peut se permettre de perdre 15 millions d’euros sans que personne ne s’en rende vraiment compte, dans l’autre, nous n’avons plus assez d’argent pour assurer le bon fonctionnement de services essentiels comme les écoles, les hôpitaux et la protection de l’enfance.

Certains concepts signifient une chose dans un État et son contraire dans l’autre. J’ai récemment lu un entretien très intéressant de Mike Maloney, responsable exécutif de Payzone. Il y expliquait qu’à la suite d’un "vaste plan de restructuration financière" mené dans la société en 2010, "certains créanciers, dont la Royal Bank of Scotland, avaient essuyé une perte de 230 millions d’euros sur leurs créances". Un des principaux investisseurs ne s’en est pas remis. "Au bout du compte, ils ont encaissé le coup, ils ont perdu beaucoup d’argent. Ils ont fait un pari, parfois ils gagnent, parfois ils perdent". Un mauvais investissement ? Dommage.

Dans un État, cela relève du bon sens, dans l’autre c’est une dangereuse absurdité. Pris entre les deux, les citoyens s’efforcent de savoir dans quel monde ils vivent.

Fintan O’Toole for The Irish Times Dublin

presseurop.eu


[1Nama est l’acronyme de National Asset Management Agency, l’institution bancaire créée en 2009 par le gouvernement irlandais pour reprendre les avoirs toxiques des autres banques, dont la quasi totalité concernaient des crédits accordés à des promoteurs immobiliers spéculant sur une montée des prix


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