Les coupes sont pleines

samedi 27 août 2011
popularité : 2%

Par Jean-Michel Thénard


Roi de la réduction des dépenses publiques, le Premier ministre britannique a renoué avec le meilleur de la tradition thatchérienne : créer de l’émeute.

Mieux vaut l’éviter comme compagnon de voyage. En un mois, le Premier ministre britannique a dû rentrer deux fois à Londres en quatrième vitesse.
La première en juillet, parce que sa proximité avec la famille Murdoch avait mis le feu à la Tamise, la seconde en août, parce que sa politique de rigueur a embrasé la banlieue de la capitale. David Cameron sait rester dans les esprits même quand il est loin des siens.

Qu’il fasse un peu son cinéma, rien d’étonnant. Son nom est le prénom d’une actrice hollywoodienne sexy à tout prix, et il est l’homonyme du réalisateur qui a battu le record d’entrées au box-office mondial avec "Titanic". Lui aussi explose les chiffres en surfant sur un naufrage.
La semaine dernière, le plus jeune Premier ministre de la Couronne depuis deux cents ans a déployé 16 000 policiers dans la capitale britannique, soit cinq fois plus que les effectifs habituels.

Cinq personnes sont mortes, plus de 2 300 ont été arrêtées, les tribunaux ont dû travailler de nuit, un garçon de 11 ans a reconnu le vol d’une poubelle de 57 euros, et la facture globale de quatre nuits de violence devrait dépasser les 225 millions d’euros, selon les estimations des assureurs. La Grande-Bretagne n’avait pas connu d’émeutes de cette importance depuis les années Thatcher. Même cause, même effet, le conservatisme a ça de bon qu’il conserve le meilleur des traditions.

John Wayne à Scotland Yard

Cameron va-t-il tomber dans les abysses dans lesquelles les émeutes de 1973, 1978, et 1990 avaient plongé ses prédécesseurs ? "Lui et son gouvernement ont perdu toute légitimité", a déjà tranché Kadhafi, à qui le le Premier ministre britannique a déclaré la guerre contre l’avis de ses militaires, qui jugent qu’ils n’ont pas les moyens de mener leurs missions.

C’est que Cameron, 45 ans en octobre, est le roi de la découpe budgétaire.
À son arrivée au 10 Downing Street, l’an dernier, il était d’un optimisme a toute épreuve. "Laissons entrer le soleil", glissait-il en lançant un plan d’austérité grandiose afin de venir à bout, d’ici à 2015, d’un déficit sans précédent : 60 milliards d’euros de réduction de dépenses publiques, rien de moins. 52 économistes l’ont supplié, en juin dernier, de revoir son plan pharaonique. Mais le bon David n’a pas cédé, fort des applaudissements du FMI.

Résultat, à Tottenham, où ont démarré les émeutes, les crédits sociaux pour les jeunes ont diminué de 75 %. Des milliers de bourses pour collégiens ont été supprimées. Pas de quoi légitimer les pillages, mais de quoi entretenir une colère sociale qu’avaient laissé mijoter des travaillistes bien timides sur la question de la réduction des inégalités pendant leurs treize années de règne. "On ne pouvait pas prévoir quand et où il y aurait des émeutes, mais on savait qu’elles auraient lieu parce que, d’un côté, on a mis la police sous pression en diminuant les effectifs et, de l’autre, on a réduit les dépenses publiques dans l’éducation et la santé, ce qui a mis les populations les plus fragiles en difficulté", résumait la semaine dernière Rodney Barker, professeur à la London School on Economics.

La leçon à retenir est qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, même en matière de coupe budgétaire. Et que, lorsqu’on réduit le train de vie des pauvres, il ne faut jamais tailler en même temps dans celui de la police. Pour avoir oublié ce principe cardinal, Cameron s’est mis les forces de l’ordre débordées à dos. Et il a aggravé son cas en décidant de s’offrir les services d’un John Wayne américain, un certain Bille Bratton, ex-chef de la police de New York, Boston et Los Angeles, un spécialiste des gangs, promu consultant de Scotland Yard. "Je ne suis pas sûr de vouloir apprendre comment gérer les gangs en m’inspirant de régions des États-Unis où il y en a 400 qui sévissent", a grogné Hugh Orde, chef du corps des officiers de police.

Pour ne pas remettre en cause une politique qui, ces dernières semaines, a multiplié les renoncements sur plusieurs réformes (santé, prisons), Cameron muscle sa rhétorique. Il voulait recentrer le "nasty party", le méchant parti tory, le voici désormais adepte de la "tolérance zéro" contre les bandes, à l’origine, selon lui, des émeutes. Il n’en est pas encore à déclarer la "guerre à l’insécurité" et a menacer de retirer la nationalité britannique aux personnes "d’origine étrangère" ayant participé aux émeutes... mais le sarkozysme le guette. À un an des J.O., tout est bon pour sauver les images glorieuses du mariage du prince William avec Kate Middleton.

Dix-huit ministres millionnaires

"Nous devons montrer au monde, qui nous a observés avec horreur, que les auteurs des violences que nous avons vues dans nos rues ne sont en aucun cas représentatifs de notre pays ni notre jeunesse", a insisté Dave.
L’immobilier londonien, l’un des plus chers du globe, doit rester un havre pour tous les nantis de la terre. Et les touristes continuer à apporter à l’économie locale ses 102 milliards d’euros de revenus annuels.

Questions revenus, Cameron, d’ailleurs, est prêt à montrer l’exemple. En 2010, il avait déjà diminué son salaire (14 170 euros) et celui de ses ministres de 5 %. Un vrai sacrifice pour un gouvernement qui, selon le "Sunday Times", compte 18 millionnaires sur 23 membres, dont David, lui-même fils d’un riche agent de change et cousin au cinquième degré de la reine Elizabeth.

Bavard et doué d’un solide entregent, Cameron a aussi dû revoir ses fréquentations depuis le scandale des écoutes de "News of the World" ("NoW"). Il s’est séparé de son directeur de la communication, ancien rédacteur en chef du titre dissous, et a espacé ses rencontres avec le clan Murdoch, qu’il fréquentait assidûment le week-end à la campagne, quand il ne les recevait pas au 10 Downing Street. En vingt-six mois, il les a vus 15 fois, c’est beau l’amitié. De là à imaginer qu’il était sous la coupe du magnat australien et tenait pour une formalité son rachat de BSkyB...
En tout cas, il a démissionné son ministre du Commerce, qui s’y opposait, pour rien puisque Murdoch a dû remballer son offre.

Scotland Yard a aussi perdu dans l’affaire ses numéros 1 et 2, qui avaient eu la mauvaise idée de s’attacher les services d’un ancien de "NoW" et avaient oublié d’enquêter sur les écoutes de l’hebdomadaire. La police, du coup, a perdu sa tête et les émeutiers en ont profité. Encore la faute à Rupert si David est contesté comme chef de meute.

Le Canard Enchaîné N° 4738 du 17 août 2011


Commentaires

Agenda

<<

2019

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829301
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois