« T’es un marrant, toi » : un lundi qui tourne mal en lycée pro

dimanche 30 janvier 2011
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Peut-être faudrait-il apprendre à ce jeune collègue épuisé de ne pas monter aux extrêmes lorsqu’un élève le provoque..., mais il est certain que tous les dysfonctionnements incroyables qu’il décrit sont avérés. Être prof, notamment en lycée professionnel (un tiers de jeunes en France), c’est subir constamment des "injonctions contradictoires", qu’il faut gérer au mieux en camouflant le bricolage.

Et la situation est même encore plus grave, car désormais, en plus de rendre notre métier impossible, et de surcroît avec des heures interminables de réunions institutionnelles de "concertation", avec à la clef l’instauration du salaire au mérite et d’une hiérarchie intermédiaire de "coordonnateurs", il nous faut désormais ficher pour des dizaines d’années nos élèves sur un "Livret numérique de compétences" qui les fragilisera à la sortie du lycée dans leur vie future, face aux employeurs et au Pôle emploi, mais aussi face à la police et aux diverses institutions, le cas échéant.

Le plus terrible est que nos syndicats, dans l’ensemble, n’ont rien vu venir, quand ils n’ont pas activement collaboré à cet effondrement historique de l’éthique de notre métier. Il parait que la situation est identique dans l’hôpital public. Quelle démolition si rapide de l’oeuvre de la Résistance et de la Libération. Quand le peuple l’apprendra, il sera trop tard, ou bien alors ce sera la colère comme en Tunisie et en Egypte, toutes proportions gardées. (Luc Douillard)


« T’es un marrant, toi » : un lundi qui tourne mal en lycée pro


Sept ans de carrière, deux crises de larmes en salle des profs, et déjà un regard sombre sur les années qui me restent à enseigner.

Comme je ne suis pas du genre à aller chez le médecin toutes les cinq minutes, je suis allé travailler grippé ce lundi dans mon lycée professionnel dans l’est de la France. J’y enseigne le marketing, les services, ce qu’on appelle le « tertiaire ».
J’aurais mieux fait de rester chez moi. Pourtant, je les aime bien mes terminales, c’est une année importante pour eux et ils ne sont pas très forts.
Finalement, une heure et demie de cours, dix élèves présents, trois absents, pas d’Internet – pour la première fois, c’est à noter quand même, félicitations au service informatique – et un mégaclash avec un élève.
Bilan : un rapport d’incident et une exclusion de cinq jours pour lui, un pétage de câble pour moi ; soit une petite crise de larmes en salle des profs, la deuxième de ma carrière – la première, c’était il y a longtemps.

Besoin de tout cracher sur une feuille

Ce jour-là, le cours a été flingué, mon autorité aussi. Je me suis fourvoyé dans la gestion de ce conflit. Tout ce que j’ai pu apprendre et mon self-control d’adulte ont volé en éclats lorsque mon élève s’est mis à me tutoyer. C’est monté très, très fort. Ça n’arrive pas souvent. On s’est vraiment gueulés dessus. Il m’a demandé d’aller dehors s’expliquer, m’a dit : « T’es un marrant, toi. »
J’ai merdé, c’est sûr. Sept ans de carrière, des formations sur la communication, la gestion des conflits… pourquoi ? Quel con.
En même temps, je me demande si « notre » travail est reconnu à la valeur de l’énergie que nous y consacrons.
Juste après ce conflit, écrire ce témoignage a été une thérapie expresse. J’avais besoin de tout cracher sur une feuille.

Un ancien élève au rayon bricolage d’un hypermarché

Je suis de plus en plus étonné par l’aplomb de mes élèves, leur inconscience, leur difficulté d’écoute, de raisonnement et de raisonnable.
Ils ne semblent avoir besoin de personne et sont pourtant si vulnérables, une fois dehors. À force de les « déresponsabiliser » et de leur faire croire que tout ira bien, la claque est encore plus dure une fois qu’ils nous ont quittés.
Dimanche soir, encore un e-mail d’une ancienne élève qui ne trouve pas de travail depuis huit mois avec son BEP ; un autre que j’ai retrouvé sur Facebook et qui est au rayon bricolage d’un hypermarché. Et puis, il y a celui qui vient de finir sa mission intérim de quatre mois comme ouvrier.

On nous monte les uns contre les autres

Quand on voit les moyens mis à notre disposition et le manque de considération de notre métier, j’ai le moral qui vacille devant mon ordinateur.
La difficulté de ne pas se sentir soutenu par l’administration ; administration qui, débordée elle aussi, fait sûrement ce qu’elle peut vu tout ce qu’on lui demande, mais qui s’éloigne encore un peu plus du terrain… C’est déjà un peu du bol de les « croiser au hasard » et d’obtenir des échanges de « couloirs ». Faudra-t-il bientôt un ticket comme à la boucherie pour les voir ?

Le pouvoir politique démolit notre institution en en coupant les vivres – suppression de la taxe professionnelle… –, en nous demandant toujours plus avec toujours moins – faire une sortie/visite équivaut à pondre une encyclopédie, monter les dossiers prend un temps phénoménal…
Et puis, on nous monte les uns contre les autres, entre spécialités de diplômes ; ils appellent ça « lycée des métiers » : spécialisation des établissements, « cohérence » des offres de formations qui poussent les proviseurs à un choix drastique entre les matières. Cela entraîne une concurrence en interne afin d’éliminer le plus faible.

Une gestion RH à la sauce France Télécom

On travaille à la craie, avec trois tables et deux chaises. J’ai accès à des ordinateurs (quinze postes) seulement dix heures sur vingt-deux dans la semaine. Et pas pour les bonnes matières. J’suis prof de professionnel. Je ne peux pas enseigner le marketing et la vente sans matériel informatique.
On nous confie trente élèves, voire bientôt plus, dans une classe en nous demandant du 100% au bac, bac qui ne vaut presque plus rien et alors que les places post-bac n’augmentent pas toujours. Rien qu’entre une classe à vingt-cinq et une à trente élèves, il y a un monde. Pourtant, ce ne sont que cinq têtes de plus.

La politique de gestion des ressources humaines de l’Éduc’nat est-elle en train de virer à la sauce France Télécom ? Les proviseurs deviennent de dignes « directeurs d’agence » avec prime de résultats. Futurs DRH, courtisés pour piston.
Statistiques de réussite synonymes de « bonification », chiffres des incivilités « cachés sous le tapis »… Un élève qui a récemment braqué l’iPhone d’une collègue a écopé d’un sursis pour ne pas faire monter les chiffres des exclusions. On organise des « commissions de discipline », qui ne sont pas comptabilisées en tant que conseils de discipline.

Vous êtes-vous déjà coupé en quinze ?

On nous demande enfin de faire du CCF (contrôle en cours de formation) pendant nos cours sur – bientôt toutes – nos matières. Alors que les collègues remarquent la dégradation générale du comportement et de l’attention des élèves en cours, il faudrait prendre à part chaque élève pendant trente minutes sur les heures de cours…
Pendant que nous interrogeons l’un d’eux à part – dans quelle salle d’ailleurs ? –, croyons-nous que nos vingt-neuf autres élèves de 17 ans peuvent être autonomes – à vingt-neuf ! – et cela plusieurs séances durant – pas deux ou trois, on parle de plus d’une dizaine – ?
Avec, en plus, un programme où il y a presque autant de chapitres (38) que de semaines de cours (36).

On nous sort des Géo Trouvetou de la pédagogie qui nous pondent de l’accompagnement personnalisé à quinze élèves ! Difficilement concentrés ? Difficilement motivés ? Difficiles tout court parfois ? En difficulté, ça c’est sûr. Où est le personnalisé à quinze individus ? La réponse est dans la question. Vous êtes-vous déjà coupé en quinze ?

Casser du moral et du service public

Autant d’incohérence, d’inepties, de faux semblants et de sources de frustration qui me font dire que tout cela est fait sciemment, volontairement pour casser du moral et du service public.
Je me revois six ans en arrière lors de ma première année de titulaire et de mon premier « pétage de plomb » de cet acabit, quand un élève de seconde BEP s’était levé pour venir me menacer au bureau en me tutoyant et me désignait du doigt en lançant : « Kes’t’as toi, kes’k’y a ? »

Las, je refais le chemin inverse, essayant de refaire ma jeune carrière – j’ai un peu plus de 30 ans. Qu’as-tu appris ? Sur quoi as-tu progressé ? Quel serait ton projet l’an prochain ? Tu te vois comment dans dix ans ? Tu voudrais changer d’établissement ? Mais changer pour faire quoi et aller où ? Malheureux, ce lundi après-midi, je me vois jeter ce regard sombre sur les années qui me restent à accomplir en me disant que la prochaine fois, ça risque sûrement d’être pire.

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Brèves

soutien aux enseignants désobéisseurs

mercredi 31 décembre 2008

Si l’on ne peut pas, pour diverses raisons majeures (comme celle élémentaire de ne pas être soi-même enseignant !) s’engager activement dans le mouvement des enseignants désobéisseurs, on peut au moins marquer son opposition aux "réformes" de Darcos (et l’empêcher ainsi de transformer son silence en approbation) en signant la pétition suivante : "pas en notre nom" en cliquant sur le lien suivant : mesopinions.com