L’empire pharmaceutique ( 2 )

jeudi 16 août 2007
par  Jean Dornac
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Suite de l’émission radio que j’avais réalisée en juin 2003 …

Invention de nouvelles maladies …

Pour améliorer leur chiffre d’affaires, les grands labos pharmaceutiques ne manquent pas d’imagination et ne reculent devant rien, pas même devant le ridicule, à savoir l’invention de nouvelles maladies. Juste avant de vous parler de ces nouvelles maladies, voyons d’abord quelques aménagements utiles aux chiffres d’affaires et aux actionnaires des grands groupes pharmaceutiques. Gilbert Charles, dans son article du 20 mars 2003 à l’Express dit, entre autres : « A partir de quel stade de la maladie un médecin doit-il prescrire un médicament à un patient atteint de cholestérol ou d’hypertension artérielle, plutôt que de l’inviter à changer de régime ? » Le journaliste de l’Express nous montre, ensuite, l’une des méthodes utilisées en citant Philippe Pignarre qui a longtemps travaillé dans le secteur pharmaceutique : « Récemment, les experts ont décidé d’abaisser le seuil de triglycérides au-dessus duquel il est recommandé de prescrire. On multiplie ainsi d’un coup le nombre de patients concernés, et donc de pilules vendues. » Ingénieux, non ! Gilbert Charles ne s’arrête pas là : « De la même façon, des médecins américains, poussés par certains laboratoires finançant leurs recherches, recommandent d’administrer de la testostérone aux hommes de plus de 50 ans, afin de les dynamiser. Avec la possibilité, à terme, de voir se multiplier les cancers de la prostate, car cette hormone est connue pour favoriser ce type de tumeurs. » Véronique Lorelle, dans le Monde du 12 avril 2003, en citant, elle aussi, Philippe Pignarre, nous montre l’une des raisons probables des dérives de l’industrie pharmaceutique. Ainsi écrit-elle : « Pour Philippe Pignarre, auteur d’un livre intitulé Le grand secret de l’industrie pharmaceutique, la soif de profits n’expliquerait pas tout. Le secret est ailleurs. Les dirigeants tenteraient de camoufler la plus grande des faiblesses pour une industrie de l’invention, son impuissance à trouver de nouveaux médicaments. » D’où les dérives suivantes : « Abusée par les sociétés de biotechnologies, auprès de qui elle pensait trouver les médicaments du futur, l’industrie userait de tous les moyens pour camoufler son inefficacité : du laboratoire qui menace de stopper ses investissements dans un Etat parce que les prix des médicaments ne lui conviennent pas, à la modification de résultats d’études en vue de favoriser le laboratoire, jusqu’à l’invention de maladies, troubles obsessionnels compulsifs, dépression récurrente brève, ou ménopause masculine...  »

Un premier exemple d’invention de nouvelle maladie nous est donné par les Etats-Unis. Joe Sharkey, du New York Times, en octobre 1999, pouvait ainsi écrire : « L’agressivité au volant atteint le niveau de l’épidémie sur les autoroutes américaines, assurent les spécialistes. Des dingues au volant. direz-vous ? C’est la thèse que défend Arnold Nerenberg, un psychologue clinicien de Californie, lors de l’émission de radio qu’il anime chaque semaine : l’agressivité au volant est une maladie mentale, explique-t-il, et il faut qu’elle soit reconnue comme telle. » Herbert Kutchins, auteur avec Stuart Kirk d’un livre intitulé Le DSM, le livre qui rend fou, constate, dans un propos rapporté par Joe Sharkey : «  Identifier de nouveaux troubles psychiques et commercialiser de nouveaux médicaments psychotropes répond à une volonté délibérée.  » Et le journaliste du New York Times ajoute en forme de conclusion : «  Plus vous serez malades, plus nous serons puissants. Pour les lobbies de la psychiatrie, ainsi que pour les laboratoires pharmaceutiques qui sont dans la coulisse, voire pour les avocats, la santé est d’abord une affaire de gros sous.  »

Voulez-vous sourire jaune ? Alors lisez ce qu’écrit Claire Ané, dans le Monde du 16 janvier 2003 : « Non, la calvitie n’est pas une maladie, la dysfonction sexuelle féminine non plus, et la dépression n’est pas qu’affaire de médicaments, n’en déplaise à l’industrie pharmaceutique désireuse de vendre. » La journaliste explique très bien la problématique : « La médecine a beau être réputée science exacte, fausses vérités et extrapolations seraient légion. Ainsi, les maux semblent gagner en ampleur et en gravité à mesure que les grands laboratoires s’y intéressent . » Les labos pharmaceutiques sont très actifs, n’en doutez pas, pour créer, de toute pièce, de nouvelles sources de revenus. Claire Ané, nous révèle encore, mais cette fois pour l’Australie : « Une étude montrant l’impact psychologique de la chute des cheveux sur les hommes a été publiée juste avant que Merck lance sa lotion miracle. Les affiches clamaient ‘Voyez votre médecin’, bien que ceux-ci n’y puissent pas grand-chose. Toujours en Australie, une campagne d’éducation médicale a cherché à convaincre le corps médical que l’irritation des intestins était une vraie maladie. » L’histoire ne dit pas si cette campagne fut une réussite.

Dans le domaine des nouvelles maladies, la sexualité semble tenir l’une des toutes premières places. C’est ce qui a motivé, notamment, la création et la vente à grande échelle du Viagra, pour les messieurs d’un certain âge un peu trop fatigués pour que la chose en question soit une réussite. Après les messieurs et la considérable réussite financière du Viagra, les labos s’attaquent à la sexualité féminine. Le journal médical Britannique du 4 janvier 2003 écrit : « La création d’une maladie par un collectif sponsorisé n’est pas un nouveau phénomène, mais l’élaboration du dysfonctionnement sexuel chez la femme est l’exemple le plus récent et le plus clair que nous ayons. » Le journal médical anglais précise : «  Toute une cohorte de chercheurs ayant des liens étroits avec les firmes pharmaceutiques travaillent actuellement avec leurs collègues de l’industrie pharmaceutique pour développer et définir cette nouvelle catégorie de maladie lors de meetings fortement sponsorisés par ces compagnies rivalisant pour le développement de nouveaux médicaments.  »

Heureusement, ce n’est pas l’ensemble du corps médical qui soutient ce genre de méthode. Ainsi, le docteur Sandra Leiblum, professeur de psychiatrie à la faculté de médecine Robert Wood Johnson, psychologue en clinique, se montre inquiète et écrit : « Les fluctuations du désir sexuel sont la norme. Je crois qu’il y a de la frustration et peut-être un désintérêt pour beaucoup de femmes, mais cela ne signifie pas qu’elles soient malades. » De même, et toujours cité par le journal médical Britannique du 4 janvier 2003, le directeur de l’Institut Kinsey à l’Université de l’Indiana, le docteur John Bancroft, estime-t-il : « Que le terme de dysfonction est extrêmement trompeur. Le danger de présenter des difficultés d’ordre sexuel comme un dysfonctionnement est qu’il risque d’encourager les médecins à prescrire des médicaments pour changer le fonctionnement sexuel alors que l’attention devrait être portée sur d’autres aspects de la vie de la femme. Et cela risque également de faire croire aux femmes qu’elles vont mal alors que ce n’est pas le cas. » On voit ainsi que nous sommes devant un cas de manipulation des populations supposées ignorantes et ceci uniquement pour améliorer un chiffre d’affaires qui est déjà faramineux.

Où il est question du chiffre d’affaires…

Parlons un peu de ce chiffre d’affaires. Pfizer, l’inventeur du Viagra a fait une excellente affaire avec cette molécule. Le Journal médical Britannique du 4 janvier 2003 écrit à ce propos : « Depuis le lancement du Viagra en 1998, plus de 17 millions d’hommes se sont fait prescrire ce produit pour des troubles de l’érection, la firme Pfizer déclarant des ventes à hauteur de 1,5 milliards de dollars pour l’année 2001. » Plus globalement, pour ce qui est du chiffre d’affaires de ce type d’industrie, grâce à diverses lois sur la transparence, nous sommes en mesure d’en connaître au moins une partie. Ce bilan est donné sur le site Transnational. Lisez bien, c’est intéressant et révélateur : « Les dix plus grands laboratoires pharmaceutiques des Etats-Unis ont réalisé un chiffre d’affaires de 179 milliards de dollars US durant les 12 derniers mois et un bénéfice brut de 121 milliards de dollars US. (Sources : Institut Forbes, le 27 novembre 2000) » Voyons un peu les marges de cette industrie : « La marge nette des 10 plus grands laboratoires atteint 30%. Elle est de 18,6% pour l’ensemble de l’industrie pharmaceutique. C’est la marge la plus élevée de toutes les industries. (Sources : Institut Forbes, le 27 novembre 2000). » Voyons à présent les dépenses, en commençant par celles qui concerne la recherche et les développement : « Elles atteignent, aux USA 20% de leur chiffre d’affaires, mais sont couvertes à 40% par l’Institut National de la Santé, un organisme public. (Sources : Institut Forbes, le 27 novembre 2000). » Pour la France et la Suisse, voici ce que nous dit Transnational : « Sanofi-Synthélabo améliore son bénéfice annuel de 58%, à 985 millions d’euros. En 2000, le chiffre d’affaires de Novartis a augmenté de 8% en francs constants à 19 milliards d’euros, tandis que le résultat net a crû de 8% à 4,24 milliards d’euros. (Sources : Les Echos, du 19 février 2001). »

Il est également important de connaître les dépenses autres que celles qui sont consacrées à la recherche. Ainsi, pour la publicité : « En 2001, les entreprises pharmaceutiques ont dépensé plus de 3 milliards de dollars US en publicité directe au consommateur, essentiellement sur le marché Etats-Unien (Sources : BBC News, 26 avril 2002). » Et pour le marketing : « Pour Pfizer par exemple, les dépenses administratives et en marketing s’élève à 39,2% du chiffre d’affaires en 1999, un chiffre comparable est observé pour Pharmacia (rapport annuel de ces entreprises). » Dans le même ordre d’idées, le lobbying, n’est pas gratuit non plus : « L’industrie pharmaceutique a dépensé 235,7 millions de dollars entre 1997 et 1999 en lobbying du sénat américain et du gouvernement. Ces dons ont été destinés en majorité aux représentant républicains. (diverses sources américaines dont Public Citizen, et Addicting Congress en juillet 2000). » Les fusions, opérations très importantes pour ces industries géantes et multinationales, coûtent, elles aussi, très cher, surtout pour le personnel. Mais là, je n’ai pas de chiffre à vous donner... Enfin, l’égalité devant les impôts est un leurre : « L’ensemble des dépenses en recherche, développement et marketing est déductible des impôts aux USA. Le taux d’imposition sur les bénéfices de l’industrie pharmaceutique américaine a été de 16,3% entre 1993 et 1996, alors que les autres industries étaient imposées à 27,3% en moyenne. (Sources : Boston Globe en décembre 1999). » Tout cela ne représente, évidemment, qu’une part des réalités financières de l’industrie pharmaceutique mondiale.

Les malversations de ces multinationales…

Pour conserver cette puissance financière et le pouvoir abusif qui en dépend, ces industries sont prêtes à tout, à la désinformation, au chantage, au vol. Ces accusations, je le reconnais, sont graves et doivent être étayées par des faits. Qu’en est-il de la désinformation ? Lisez ce que dit Philippe Rivière, dans le Monde Diplomatique de février 2002 : «  Constatant que, de plus en plus souvent, les tests cliniques ne sont pas menés par des chercheurs indépendants, mais par des organismes de recherche sous contrat (qui se voient imposer des clauses de secret et ne peuvent publier de résultats qu’avec l’accord du commanditaire), les rédacteurs en chef de treize des plus importantes revues mondiales de recherche médicale viennent, d’annoncer le renforcement de leurs critères de publication.  » En outre, il existe une opacité complète sur la politique des prix pratiqués par les grands labos pharmaceutiques. Philippe Rivière, dans cet article du Monde Diplomatique écrit : « Négociés pays par pays, les prix des médicaments n’ont rien d’un prix de marché. Pour un médicament donné, au sein de l’Union européenne, ils peuvent varier de 1 à 5. En moyenne, on paie ainsi en Allemagne 132 euros pour des produits qui coûtent 85 euros en Espagne, tandis qu’aux Etats-Unis les prix sont deux ou trois fois plus élevés. » Pour quelles raisons : « L’essentiel de la différence s’explique par le mécanisme de régulation adopté. Dans les pays à prix administrés (décidés par le gouvernement en concertation avec les industriels), les prix sont inférieurs à la moyenne européenne, tandis que les pays pratiquant des prix libres (régulés par la seule concurrence) observent des tarifs supérieurs. »

Le système des prix administrés ne convient manifestement pas aux grands groupes multinationaux ultra-libéraux. En juin 2001, M. Hank McKinnel, le PDG de Pfizer, s’en est pris particulièrement à la France, comme le rapporte Philippe Rivière : «  Nous introduisons nos nouveautés de plus en plus tard sur le marché français et, si le gouvernement continue de faire pression sur les prix, il n’y en aura plus.  » En bon français, ceci s’appelle du chantage, non ? Un journaliste, Stephen Pollard, membre d’un groupe de réflexion néo-libéral, un « tink tank » basé à Bruxelles explique l’argument du PDG de Pfizer : « Si les industriels ne trouvent plus l’Union européenne assez hospitalière -c’est-à-dire profitable-, alors rien ne les force à y rester ni, plus important encore, à offrir leurs traitements les plus récents aux patients européens. » D’après Philippe Rivière, c’est ce qui se passe déjà. Il cite M. Tom McKillop, PDG d’Astra-Zeneca, un autre groupe : « Toutes les grandes compagnies pharmaceutiques sont en train de prendre la décision de ne pas lancer sur le marché européen de nouveaux produits. » M. Pollard, ce journaliste appartenant au groupe de réflexion de Bruxelles, un chaud partisan des solutions de marché, pense que nous, consommateurs européens, allons faire pression sur nos gouvernements : « Les citoyens européens ne se résoudront pas à un statut de deuxième classe. Lorsqu’ils réaliseront qu’ils sont privés des nouveautés pharmaceutiques, ils exigeront des changements qui leur donneront accès aux nouveaux médicaments. » Ce à quoi Philippe Rivière répond : « Les associations se laisseront-elles enrôler dans ce combat contre leurs systèmes de soins ou se dégageront-elles de l’étreinte des industriels, pour assumer pleinement leur fonction d’aiguillon -aussi bien face aux laboratoires que face aux pouvoirs publics- au service des malades ? »

Les menaces de ces labos sont-elles si graves dès lors que l’on se souvient que d’après Philippe Pignarre les nouveautés sont plus que rares ? Quant à l’accusation de vol, voici en quoi elle consiste. Elle est étroitement liée à la prétention des grands labos qui veulent établir une puissante dictature des brevets. Martine Bulard, dans le Monde Diplomatique de janvier 2000 explique très bien la situation : « Les lobbies de la pharmacie entendent imposer, à travers l’OMC, la suppression de toute exception aux droits des brevets. » Cela sous-entend l’appropriation de certaines plantes qui n’existent que dans les pays du sud, notamment en Afrique. Martine Bulard poursuit : « Les grands labos veulent obtenir un plus large accès –gratuit et sans contraintes- aux plantes des pays en développement, dont la connaissance génomique constitue l’une des clés des futurs médicaments. Autrement dit, ils entendent disposer à leur gré de la matière première et ériger des protections de plus en plus étanches sur les découvertes réalisées à partir de ces plantes, les rendant inaccessibles aux pays dont elles sont issues. »

Cette pratique à un nom, la bio-piraterie. Un article dans un journal qui s’appelle le Grain, d’origine espagnole, explique fort bien ce qu’est cette bio-piraterie tout en expliquant ce que sont les traditions dans les pays spoliés : « Depuis la nuit des temps, les communautés locales utilisent les ressources biologiques pour leurs besoins quotidiens d’alimentation, de médecine traditionnelle, d’habitat, de cosmétique... En Afrique, le contrôle social de ces ressources biologiques par les communautés est une réalité multi-séculaire dans les villages. Ainsi, les semences et les plantes médicinales sont échangées entre paysans et guérisseurs traditionnels. » Le journaliste du Grain poursuit en disant : « Ainsi, n’importe qui, pouvait aller n’importe où, chercher n’importe quelles ressources génétiques ; elles appartenaient à toute l’Humanité. »

Ce droit de toujours a été remis en cause, comme l’explique le Grain : « Depuis 1995, l’Organisation Mondiale du Commerce est venue tout remettre en cause. La biodiversité et le commerce mondial se retrouvent alors en conflit. » Résultat de cette politique dévastatrice : « Les multinationales et la plupart des partenaires du Nord exploitent les ressources génétiques africaines en se voyant octroyer des droits de propriété intellectuelle sur les ressources et connaissances des communautés : c’est la bio-piraterie. » Et bien sûr, il n’est pas question de partager quoi que ce soit : « Nombreux sont les exemples de plantes africaines sur lesquelles des brevets sont déposés, avec d’énormes profits financiers, sans qu’aucune disposition de partage des bénéfices ne soit mise en place. Pire, une fois le brevet déposé, des circuits parallèles d’approvisionnement sont mis en place. » Conséquence inévitable : « Le nouvel Accord de Bangui, conclut sous la pression de l’Organisation Mondiale du Commerce et de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, accorde des droits commerciaux exclusifs (monopoles) à ceux qui produisent des variétés végétales qui sont nouvelles, distinctes, uniformes et stables, c’est-à-dire les multinationales. » Autre résultat, tragique : « Les variétés traditionnelles et les connaissances qui y sont rattachées, alors qu’elles représentent la base même des variétés nouvelles, sont laissées de côté. Dès lors, les paysans auront à payer des redevances sur les nouvelles semences, et n’auront le droit de garder une partie de leur récolte pour les plantations futures, que sous certaines conditions. Ainsi, cet accord restreint le droit des agriculteurs de sauvegarder des semences, et impose un système de privatisation du vivant. »

* * *

Ici, s’achevait la première des deux émissions de radio. Au début de la suivante, je posais à nouveau un certain nombre de questions. Inutile d’insister, je pense, sur le fait que tout cela est toujours d’actualité, que les mentalités des dirigeants des multinationales pharmaceutiques n’ont pas varié…

Les questions :
Pourquoi est-il fondé d’être inquiet à propos de certaines stratégies des labos pharmaceutiques ? Pourquoi, à l’évidence, les lois du marché sont-elles catastrophiques dans le domaine précis de la santé publique ? Pourquoi est-il souhaitable que la santé sorte de l’unique cadre de l’industrie privée ? Est-il envisageable de la confier, pour une part au moins, aux Etats ? Mais, justement, les Etats que font-ils ? Ferment-ils les yeux ou tentent-ils de remédier à ces dysfonctionnements ? Le G8 vient de se réunir à Evian début juin 2003. Qu’en est-il sorti à propos de la santé et de la mise à disposition des médicaments aux pays pauvres ? En a-t-il seulement été sérieusement question ? Autrement dit, la santé des citoyens du monde est-elle sérieusement prise en compte ?

S’attaquer à un dossier de cette nature, c’est découvrir nombre de dysfonctionnements, nombre de faits troublants et scandaleux. C’est aussi s’apprêter à être choqué par ce qu’on découvre. C’est enfin prendre conscience des nombreuses dérives d’un monde uniquement dédié à la marchandisation. Les méthodes pour défendre les intérêts des grands groupes pharmaceutiques multinationaux s’apparentent, quelquefois, à du banditisme ou des pratiques mafieuses. Ainsi, le Monde Diplomatique, dans un article de Mohamed Larbi Bouguerra, en août 1986, révélait cette affaire significative d’un état d’esprit dérivé : « Voici l’histoire du drame personnel de Stanley Adams, haut cadre de Hoffman-La Roche -le géant de l’industrie pharmaceutique régnant sur le marché des vitamines, Valium et autre Librium- qui, en février 1973, dénonça aux instances spécialisées du Marché commun les pratiques commerciales illicites de son employeur. » Quelles étaient ces pratiques illicites : « Hoffman-La Roche non content de procéder à des ententes pour fixer les prix et partager les marchés avec ses concurrents, exerçait un contrôle draconien sur le marché mondial des vitamines utilisées non seulement en médecine mais aussi en alimentation du bétail. » Il y avait pire : «  Selon Stanley Adams, La Roche augmentait le prix de la vitamine C ou la raréfiait sur le marché dès qu’une épidémie de grippe était signalée en Inde. »

Ceci est déjà anormal et scandaleux. Malheureusement, Hoffman-La Roche parvint à identifier l’informateur de la commission antitrust du Marché commun. Et c’est ainsi que, selon Mohamed Larbi Bouguerra : « A la veille de Noël 1974, la police suisse arrêtera et mettra au secret Stanley Adams pour espionnage industriel et trahison, en violation de l’article 6 de la Convention européenne sur les droits de l’homme. » Ce milieu des grandes affaires ignore la justice comme le respect de l’homme : «  On fera entendre à sa femme qu’il encourt vingt ans de prison ; privée d’information, celle-ci se suicidera, laissant trois petites filles. Stanley Adams ne sera avisé de ce malheur que deux jours plus tard, et on l’empêchera d’assister aux obsèques . » Dans le cas de cette affaire, non seulement la mentalité de l’entreprise est dépravée, mais de plus il y a complicité de l’Etat Suisse comme le dit Mohamed Larbi Bouguerra : « En Suisse, toucher au milieu des affaires, c’est attenter à la sécurité nationale, car, dans ce pays, les affaires, c’est l’Etat et inversement. » L’auteur de l’article du Monde Diplomatique ajoute : « Après de longues tractations avec Bruxelles, Stanley Adams fut libéré sous caution et partit en Italie se refaire une vie. »

Cependant, l’affaire ne s’arrête pas là. Le prix à payer pour qui lutte dans le sens de la justice est quelquefois très lourd, surtout, s’il récidive : « Pour avoir dénoncé dans les médias la collusion des politiciens italiens dans le scandale de la dioxine à Seveso (encore une usine Hoffman-La Roche), on le ruinera et on le mettra encore en prison. » En fin de compte, selon Mohamed Larbi Bouguerra : « Grâce à des amis, Stanley Adams et ses trois filles purent, après bien des tribulations, quitter l’Italie et s’installer en Angleterre où ils furent naturalisés grâce à l’appui des travaillistes et du ministre de l’intérieur, Timothy Raison. » Mais qu’est-il advenu à Hoffman-La Roche pour ses pratiques illicites ? Voici ce que nous révèle encore Mohamed Larbi Bouguerra : « Reconnu coupable de violation des règles communautaires sur la fixation des prix et de pratiques commerciales de cartel tombant sous le coup de la législation antitrust, Hoffman-La Roche a été condamné à une amende de 150 000 livres sterling, représentant 0,01 % de ses bénéfices, alors que les instances européennes avaient la latitude d’aller jusqu’à 10 % des profits réalisés par la multinationale. » Sans commentaire !...

Argent et pouvoir…

Dans toutes ces affaires, le moteur et les motivations des dérives ne trouvent qu’une explication à deux ramifications : l’argent et le pouvoir qu’il confère. Mickaël Day, dans le New Scientist d’avril 1998, écrit à ce propos : « L’argent des labos permet certainement de financer des travaux de recherche d’une grande utilité. Mais il influence inévitablement le cours des choses, affirme Charles Medawar (directeur de l’organisation britannique Social Audit). » Mickaël Day, plus loin donne un cas précis : « En janvier dernier, le New England Journal of Medicine a publié l’étude d’une équipe de l’université de Toronto, dirigée par Henry Stelfox, qui a passé en revue tous les articles en anglais parus entre mars 1995 et septembre 1996 sur l’innocuité des antagonistes calciques. » Cette étude était importante, car il apparaît que ces médicaments prescrits aux personnes atteintes d’hypertension artérielle seraient dangereux. Ils provoqueraient cancers et insuffisances cardiaques. Mickaël Day poursuit : « Les chercheurs entendaient découvrir si l’argent des laboratoires influait sur les résultats de ces études. Leurs conclusions sont alarmantes. Les auteurs favorables à l’utilisation des antagonistes calciques avaient trois fois plus de chances d’être liés au fabricant du produit que les auteurs critiques ou neutres. » Les grands labos sont généreux avec les chercheurs qu’ils s’attachent par l’argent. Sheryl Gay-Stolberg, dans le New York Times, écrit, quant à elle : « Parmi les 920 scientifiques interrogés, 43 % avouent avoir reçu un don -en général des biomatériaux comme des lignées cellulaires ou des fragments d’ADN, ou encore du matériel de laboratoire, des voyages ou de l’argent- dans les trois années précédentes. »

La dérive la plus générale constatée dans ce dossier sur les grands labos est très bien résumée par la Fédération du Québec pour le planning des naissances. En effet, l’auteur de l’article dit sans détours : « Sachant que le premier objectif des compagnies pharmaceutiques c’est le profit et non la santé, il n’est pas étonnant de constater que la plupart des médicaments sont développés pour les maladies des pays riches. » La même Fédération du Québec met le doigt sur l’un des grands dysfonctionnements : « Des intérêts politiques, une vision à courte vue de la médecine, la course aux subventions dans le milieu scientifique, alliés aux objectifs de profit des compagnies ont placé la santé dans un cercle vicieux difficile à briser. » Et l’auteur de l’article d’expliquer : «  L’industrie pharmaceutique produit des médicaments qui causent des problèmes de santé ; pour régler ces problèmes, la même industrie propose de nouveaux médicaments qui à leur tour provoquent des problèmes de santé. Cette spirale sans fin est particulièrement évidente en santé reproductive : plusieurs causes d’infertilité proviennent de l’industrie chimique et pharmaceutique et la même industrie propose des technologies de même nature pour pallier temporairement l’infertilité au lieu d’orienter ses recherches vers la prévention. »

à suivre…


Commentaires

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L’empire pharmaceutique ( 2 )
samedi 6 novembre 2010 à 13h26 - par  Baudouin Labrique

Extrait de mon livre « Quand les thérapeutes dérapent » ( http://www.derapeute.eu ) :

« Pour vendre des médicaments, inventons des maladies »

C’est le titre d’un article paru dans Le Monde qui dénonce les nouvelles techniques publicitaires de l’industrie pharma-ceutique, sur base des confessions de l’expert en publicité Vince Parry qui « se spécialise dorénavant dans la forme la plus sophistiquée de la vente de médicaments : il s’emploie, de concert avec les entreprises pharmaceutiques, à créer de nouvelles maladies ». Dans son article intitulé L’art de cataloguer un état de santé, il révèle « les ficelles utilisées par ces firmes pour favoriser la création de troubles médicaux » :
L’une des stratégies les plus performantes, d’après ce rapport, consiste à changer la façon dont les gens considèrent leurs affections sans gravité. Ils doivent être "convaincus" que "des problèmes acceptés tout au plus comme une gêne jusqu’à présent" sont, désormais, "dignes d’une intervention médicale" (1).

« Orthorexie nerveuse » : la réalité dépasse la fiction :

[…] l’industrie psychiatrique vient de rendre publique la maladie la plus ridicule qu’elle n’ait jamais inventée : le désordre alimentaire de manger sainement. Ce n’est pas une blague. Si vous vous appliquez à manger de la nourriture saine, vous êtes "mentalement malade" et vous avez très probablement besoin d’une sorte de traitement chimique composé de drogues psychotropiques puissantes […] "la volonté persistante de vouloir manger sainement* peut être le signe d’un désordre psychologique sérieux" [...] cette "maladie" s’appelle une orthorexie nerveuse […] (2).

(1) Cet article est extrait de Selling Sickness :How Drug Companies Are Turning Us All Into Patients, 2005, écrit par Allen & Unwin, Crows Nest (Australie) (http://www.monde-diplomatique.Fr/2006/05/CASSEL S/13454.

(2) Choisir de manger de la nourriture saine est maintenant consi-déré comme un trouble psychique (Healthy food obsession sparks rise in new eating disorder), article écrit par Mike Adams dans The Observer (16/08/2009) (traduction : http://www.robin-woodard.eu/spip.ph p ?article1084).

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Brèves

Création d’un site d’intérêt général...

mardi 11 mars 2008

combat-monsanto.org

Pour que le monde de Monsanto ne devienne jamais le nôtre !

Ce site a pour vocation de relayer et de diffuser les informations
révélées par l’enquête de Marie-Monique Robin. Il comporte trois
entrées principales.
- "les résistances" : un ensemble d’actions passées, présentes ou à
venir, pour éviter que le monde de Monsanto ne devienne le notre.
Cette rubrique vous permettra de connaitre les actions auxquelles vous
pouvez vous joindre.
- "le système Monsanto" : les méthodes utilisées par Monsanto pour
imposer ses produits.
- "les produits" : Chaque fiche résume l’histoire d’un produit phare de
Monsanto.

Le Collectif des Faucheurs Volontaires Rhône-Loire

Dépêche Agence Romaine de Presse...

mercredi 31 octobre 2007

URGENT

Selon une dépêche de l’ARP (*), un bébé, prénommé Jésus, qui tentait d’entrer en Egypte en compagnie d’une femme et d’un homme, Marie et Joseph, qui disaient être ses parents, a été refoulé par les services d’immigration, un test ADN ayant révélé que Joseph, l’homme qui prétendait être le père du petit Jésus, n’était pas son père biologique.

(*) Agence Romaine de Presse, an 753 A.U.C.