Ces Palestiniens qui ne dorment jamais

lundi 24 août 2009
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Par Magali Audion

On parle beaucoup des manifestations de Bil"in, village palestinien empiété par la construction du Mur et harcelé par l’armée israelienne. Mais qu’en est-il de la vie quotidienne de ses habitants ? Voici le témoignage de Francais qui y sont restés une journée et une nuit.

Bil’in est un peu le village symbole de la résistance contre le Mur, même si ce qu’il vit est commun a beaucoup de villages palestiniens. Comme dans plusieurs autres villages, des manifs y ont lieu tous les vendredis pour s’opposer a l’avancee du Mur sous toutes ses formes. En partant pour la manifestation de Bil’in, nous ne pensions pas que le plus fort de la journée ne serait pas cette manifestation. Pourtant, les temps sont chauds a Bi’lin, la mort en avril d’un résistant du village abattu dans une des manifs pacifiques, et les arrestations nocturnes rècentes dans le village, ont fait progressivement monter la pression. Les internationaux sont appeles a la rescousse.

C’est un petit garçon, Mohammed, qui vient nous chercher à la descente du bus (nous, les membres de la mission civile 154), s’adressant a nous dans un anglais que beaucoup d’entre nous ont à lui envier. Il nous méne chez son père, Iyad, qui est notre hôte.

Il y a particulièrement beaucoup de monde dans la manif d’aujourd’hui, peut-être 400 ou 500 personnes, beaucoup d’internationaux. Des Francais notamment, puisque nous y retrouvons un groupe de Génération Palestine, très actifs. Nous rencontrons egalement Michel Warschawsky, éminent israelien anticolonialiste né en France, qui nous parle de la perte de vitesse des mouvements anti-colonialistes en Israel et, de façon générale, de la décadence politique dans le pays aujourd’hui sous gouvernement d’extrême-droite.

Nous sommes parés pour la manif : lingettes d’alcool et lunettes de piscine contre les gaz lacrymo (mais le ridicule n’est pas toujours du cote ou l’on croit), pancartes "French people against the Wall"... Cela commence par un cortège animé assez proche de nos manifs parisiennes, avec des slogans dans toutes les langues. Puis nous arrivons près du Mur, matérialisé ici par des rouleaux de fils barbelés. Les soldats sont aux aguets à quelques mètres, en haut de la colline. Prises de parole au porte-voix de Palestiniens et Israeliens anti-colonialistes, puis nous passons à la phase active : les Palestiniens coupent les fils barbelés pour ouvrir un passage. Evidemment, c’est l’acte attendu par les soldats pour commencer a répliquer vraiment. Les grenades lacrymogènes fusent, surtout sur les cotés de la manif d’ou de jeunes garçons lancent des pierres à la fronde, mais aussi par dizaines d’un coup sur nous. Mouvement de panique, mais cela ne dure pas trop longtemps. Un autre énorme tank s’approche de nous, c’est un lanceur d’eau puante, une nouvelle arme qui consiste à souiller les manifestants d’une eau fétide dont l’odeur persiste plusieurs jours parait-il. Les médias sont aux premières loges, blindés de gilet rembourrés et de masques à gaz. Finalement cela dure à peine plus d’une heure et nous sommes relativement épargnés, parce que beaucoup d’étrangers.

En revenant au centre du village, nous croisons le petit Mohammed inquiet qui cherche son père. Quand il le voit arriver il nous dit avec un grand sourire en le pointant du doigt "C’est mon père, c’est mon père !". Iyad lui caresse la tête et prend tendrement sa petite fille dans ses bras (5 ans environ, habillée comme une poupée). Tous savent que la vie de chacun, et particulièrement d’Iyad, est en danger à tout moment. L’épée de Damoclés qui les menace est terrible, et ça se sent dans le lien fort que les gens ont entre eux.

Le repas qui nous est fait à la maison est délicieux, nous remercierons nos hôtes en achetant de ces productions artisanales que la femme vend, seul revenu de la maison dans ce contexte de guerre.

Avant la tombée de la nuit, deux enfants nous emmènent nous promener dans le village. Une petite balade à la fraiche qui démarre tres agréablement. Mais rien n’est jamais normal ici. Les enfants jouent à la guerre avec des armes en plastique, même cette petite fille habillée en robe de princesse rose. Nous passons devant le cimetière et la tombe de leur martyr Bassem, dont nous voyons des images partout dans le village (les Palestiniens publient des affiches pour faire honneur a leurs résistants). En sortant du village, nous entendons dans les maisons la musique d’une fête de mariage, en cueillant des fleurs et nous amusant avec les enfants. Tout cela est bien champêtre, mais dans le crépuscule sur la colline d’en face se dessinent les silhouettes des soldats, de leurs tentes, chars, et tours.

Les enfants nous préviennent que nous ne pouvons pas descendre trop la route (cette route qui se dirige vers le Mur) sinon les soldats viendront les attraper. En effet, quelques mètres plus loin, les enfants s’agitent soudain : une jeep descend vers nous (peut-être alertée par les flashs de nos appareils photo). Nous commencons a faire demi-tour et entendons un tir vers nous. Non, nous ne rêvons pas, c’est bien une grenade lacrymogène qui vient d’être tirée en notre direction, alors que nous sommes sur les terres du village a plusieurs centaines de mètres du Mur ! Les enfants nous pressent "Ya Allah ! Vite, vite, ils vont nous attraper". L’un d’eux, 10 ans environ, nous dit qu’il a déjà été pris deux fois alors qu’il allait chercher je ne sais quelle plante dans ces champs, les soldats lui ont dit que la prochaine fois ils le mettront en prison. Les enfants finissent par fuire en voyant approcher dans les buissons deux soldats qui remontent la colline. Nous sommes éberlués par leur capacité de discernement dans l’obscurité. Mais nous sommes surtout profondément choqués, ce harcelement, sur des enfants en plus, est inhumain. Ce sont leurs terres !

En repartant de jeunes gens nous interpellent d’un toit, nous montons les rejoindre et l’un d’eux nous montre la petite collection qu’il s’est faite a partir de ce qu’il recolte sur les terrains de la manifs : des balles en caoutchouc, d’autres réelles, collées sur des planches pour dessiner une colombe de la paix ou un coeur, une bombe à explosion qu’il a transformée en fleur, une planche qui garde la trace de son sang (il a été touché plusieurs dizaines de fois). Avec gravité et gentillesse, il nous laisse un petit cadeau de la Palestine en partant.

Nous finissons la soirée par une rencontre avec le Comité populaire du village de Bil’in et celui de Nilin, village voisin qui vit les mêmes situations. Ces comités sont organisés comme des associations accueillant toutes les bonnes volontés du village pour organiser la résistance. Ils nous redisent combien notre solidarité les rend plus déterminés encore, dans leur combat pacifiste. Ils nous racontent ce que nous avons déjà entendus tant de fois : les démolitions, les expulsions, les morts (dont Ahmed Moussa, 10 ans, tué par balle dans une manif), les prisonniers (qui quand ils sont relâchés pour manque d’accusation sont sommés de payer quand même les frais de leur arrestations !)... À Ni’lin ce sont 80 pour cent de leurs terres qui ont été confisquées, et autant de fermiers bafoués dans leur identité, dont certains sont devenus fous. Certains avaient prévu d’aller vivre en Jordanie pour y trouver du travail mais les autres les en ont empêché, car "c’est exactement ce que les Israeliens recherchent". Une solidarité dans le village s’est donc instaurée pour aider ces gens expropriés à survivre. Ils nous parlent aussi des chiens que les soldats lachent sur les gens, des bombes assourdissantes envoyées sur le village la nuit pour maintenir la pression. Quelques fois, l’acces a leurs terres est interdit jusqu’à 3 km avant le Mur. Même si des procès ont été gagnés pour le faire reculer, ces décisions de justice ne sont jamais appliquées pour des "raisons budgétaires".

"Nous n’avons pas de réponse à donner à nos enfants quand ils nous demandent pourquoi nous ne pouvons pas aller chez nous".

Iyad nous accueille avec chaleur malgré une fatigue immense qui se lit sur son visage, comme sur celui de sa femme. Il nous explique que les hommes du village, et en particulier ceux qui sont recherchés par l’armée israelienne comme lui, sont obligés de veiller toutes les nuits pour prévenir les incursions de soldats dans le village. La présence d’internationaux est capitale, pour les protéger. C’est la 2e action qu’ils nous confient. Marianne, activiste d’ISM présente au village depuis plusieurs semaines, nous explique en quoi cela consiste et quelle attitude nous devons adopter devant les soldats le cas échéant, ce qui arrive plusieurs fois par semaine.

Nous dormons un petit peu avant qu’Iyad nous réveille. Il nous repartit en 3 groupes, notre mission et d’autres militants internationaux. Nous marchons dans le village tous les 6 en silence. Seules quelques maisons sont éclairées. L’atmosphère est étrange, notre chef de patrouille est vigilant, rassurant et drôle tout à la fois. Il nous améne d’abord au QG pour charger la vidéo de la manif sur internet. Je fais ma petite contribution personnelle à la résistance en l’aidant à télécharger le bon logiciel. Sur le chemin du village, on regarde les alentours tout en cueillant des figues et du raisin. Bruit de coqs, un ane qui braie... Nous rentrons finalement a l’aube. Le village restera calme cette nuit-là.

2 heures plus tard, nous quittons la maison sur la pointe des pieds. La femme d’Iyad dort habillée sur le canapé, Iyad, lui, doit dormir dans une autre maison. J’ai le coeur très serré, j’aurais aimé les embrasser et leur transmettre ma solidarité profonde. Que ces heures de sommeil leur permettent de s’échapper un peu de leur enfer quotidien

"Nous croyons que ce Mur tombera un jour mais cela se fera grâce à notre combat non-violent. Il ne tombera pas si nous dormons".

enfantsdepalestine.org


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